HOMME : C’était pas pour nous, encore.
FEMME : C’était où ?
HOMME : L’autre capitale. C’est fini pour eux. Pour nous aussi bientôt, le froid arrive.
FEMME : Non. J’ai cette vision.
HOMME : Je croyais que vous ne voyiez plus rien ?
FEMME : Pour nous, pour moi. Pas pour les autres. Et puis je ne commande pas. Ca va, ça vient.
HOMME : Dites. Racontez votre image.
FEMME : De la neige sur les gravats. Le temps qui a passé. Puis, enfouie sous la terre une petite graine. Minuscule. Elle a dormi des générations. Elle change, se boursoufle, explose. Une microscopique liane verte fraye son chemin et perce le sol, indiquant aux autres graines d’en faire de même.
HOMME : La renaissance.
FEMME : Une ère nouvelle.
HOMME : Verrons-vous cela ?
FEMME : Non. Nous en serons l’engrais.
HOMME : J’aimerais voir ça, pourtant. Vous avez de la chance.
FEMME : Non. C’est cruel. Je sais que je ne vivrai jamais cet instant. Même en vivant mille ans, il ne me poussera pas d’autres yeux.
HOMME : Mille ans ?
FEMME : Cinquante ans, deux cents ans, mille ans, qu’est-ce que cela peut faire ? Nous serons morts, quoiqu’il advienne.
Craquements. Bruits de gravats.
HOMME : L’immeuble va finir par nous tomber sur la tête, nous devrions déménager.
FEMME : Non. Jamais je ne partirai d’ici. C’est chez moi. Je me suis battue pour garder cet endroit. Et je le ferai, jusqu’au bout.
HOMME : Soyez raisonnable. Votre maison n’existe plus. Elle est éventrée. Et si vous vous entêtez, elle sera notre tombe.
FEMME : Partez, alors !
HOMME : Je ne pars pas sans vous.
FEMME : Pourquoi ? Rien ne nous lie.
HOMME : Un an dans ces décombres, ce n’est pas assez ? Je vous ai protégée, nourrie.
FEMME : Je ne vous demandais rien. Vous avez prolongé ma souffrance. Il n’y a rien à espérer. Croyez-moi, je sais ce que je dis. Il vaut mieux pour nous qu’on en finisse vite, ça deviendra pire.
HOMME : Le quartier est à nous et il y a des endroits où nous serons en sécurité. Et je me débrouillerai toujours pour qu’on survive en attendant.
FEMME : Mais en attendant quoi ?
HOMME : Ca ne peut pas être comme ça partout. Il y a bien un endroit.
FEMME : Et quand bien même ? Vous croyez qu’on va venir vous chercher ?
HOMME : Peut-être. Il faut espérer.
FEMME : Il tombe de la neige, dehors, non ?
HOMME : Oui, et alors ?
FEMME : Nous sommes en hiver ?
HOMME : Bien sûr.
FEMME : Non, imbécile. Nous sommes en plein mois d’Août.
HOMME : Et alors ? Les saisons ont dû se dérégler.
FEMME : La nature ne change pas. C’est eux qui l’on pervertie. Bombe H. H pour Hiver. Et la neige, dehors, même si elle est blanche, elle est loin d’être pure. Elle nous ronge de l’intérieur. Elle nous pollue. Bientôt nous nous couvrirons de pustules et nous cracherons un magma noir. C’est à ça qu’elle ressemble en fait la neige H.
L’homme rit
FEMME : Vous trouvez ça drôle ?
HOMME : Oui. C’est à se pisser dessus. On va cracher du pétrole.
La femme se met à rire aussi.
FEMME : J’avais pas vu ça comme ça. On va cracher ce qui nous a menés à cette horreur. (un temps) Vous voyez que vous vous souvenez de choses.
HOMME : Vaguement. Des détails, de mon enfance. De ma vie d’avant, un peu. Puis la mémoire n’est vraiment claire que depuis un an. C’est comme si je m’étais réveillé devant votre porte.
FEMME : Je vois. Comment avez-vous appris ?
HOMME : Quoi ?
FEMME : L’art du détachement.
HOMME : C’est quoi, ça ?
FEMME : Vous ne savez pas de quoi je parle ?
HOMME : Pas la moindre idée.
FEMME : L’art d’oublier, sans vraiment le faire, pour ne pas parler sous la torture. Et ne pas se faire percer à jour par des gens comme moi.
HOMME : Je ne sais pas. J’ai dû oublier comment j’avais oublié.
FEMME : Ca revient. En parlant. Des déclencheurs. Les clefs qui ouvrent les tiroirs. Ca commence à revenir pour vous.
HOMME : Oui. Des flashes. Quand les bombes explosent. La lumière fugace dans l’obscurité. Le passé s’éclaire, puis tout redevient obscur, impénétrable.
FEMME : Prenez garde à ce que votre passé ne vous explose pas à la figure. (long silence) Qui est cette jeune fille, qui vous obsède depuis tout-à l’heure ?
HOMME : Je ne sais pas, je l’ai connue, je crois. Bien. Très bien. Sans doute une fille avec qui je baisais.
FEMME : Je vous en prie. Si c’était le cas, vous auriez des dizaines de visages dans votre mémoire. Une armée de maîtresses défuntes. Mais ce n’est pas le cas.
HOMME : C’est quand j’ai parlé des yeux. Je l’ai vue. Je vais être malade.
Il est pris de violentes nausées. Rien ne sort de lui. Il est fauché, épuisé.
LA FEMME : Qu’est-ce que vous avez fait ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
L’HOMME : C’est pas possible. C’est pas possible. Pourquoi j’ai fait ça ?
LA FEMME : Elle est encore en vous.
L’HOMME : (comme un fou, paniqué) Il faut qu’elle sorte. Aidez-moi à la sortir de moi. Il faut qu’elle parte. Il sort un couteau et va pour s’ouvrir le ventre.
LA FEMME : Rangez cette lame. Vous n’y arriverez pas comme ça. Vous n’y arriverez pas, de toute manière. Vous ne voulez pas mourir. Pas encore.
L’HOMME : Comment ? Comment faire ?
LA FEMME : Débarrassez-vous de son souvenir. Rendez-le sonore. Le son tue les images. C’est comme ça qu’on fait avec les mauvais rêves.
L’HOMME : Je ne sais même plus son nom. On était bien ensemble. Je crois qu’on s’aimait. Je la retrouvais le soir, à l’ombre des peupliers.
Il parle à une jeune femme imaginaire.
Oui, je sais bien. On va partir, on va se marier.
Mais quoi, ton père. Ta famille ?
C’est moi ta famille. Mais que… Parle ! Qu’est-ce qu’il y a ?
LA FEMME : Coup de feu.
L’HOMME : Son regard étonné. Puis la souffrance. Je regarde au loin. Son père, derrière elle. Un moraliste. Il voulait faire d’elle une épouse. Il ne la savait plus vierge. Il m’a dit :
FEMME : « Garde-la, chien, maintenant, elle est toute à toi. »
HOMME : (silence) C’est étrange, la vie qui s’en va dans vos bras. Elle était devenue aussi molle qu’une poupée de chiffon. Pourtant si lourde, si lourde. Je l’ai traînée dans mon appartement. Je l’ai couchée sur le lit. J’ai attendu qu’elle se réveille. Mais elle ne se réveillait pas. Elle devenait pâle, grise. J’ai compris.
Il est fou de chagrin, de douleur, de dégoût.
LA FEMME : Ne vous arrêtez pas ! Ne vous arrêtez pas ! Sinon le chagrin vous étouffera.
L’HOMME : (tremblant, hurlant, pleurant : discours à la limite de la folie) J’ai. Pas. Voulu. Qu’elle. Pourrisse. Je. L’ai. Découpée. En. Morceaux. Et. Je. L’ai.
Nouvelles nausées, nouveaux pleurs.
LA FEMME : Dites-le.
L’HOMME : Je ne peux pas. Je ne peux pas.
LA FEMME : Un mot. Un mot et vous êtes libre. Dîtes-le.
L’HOMME : Je l’ai mangée.(silence, puis hurlement) Je l’ai bouffée, nom de Dieu. Je l’ai bouffée pour la garder. Je suis un monstre.
Silence pesant.
LA FEMME : C’est fini. C’est fini.
L’HOMME : Non. Vous ne comprenez pas. J’étais l’un d’eux. Les moralistes. J’étais un de leurs soldats. C’est comme ça que je l’ai rencontrée. Puis, je sais plus. Je sais pas pourquoi ça a fini comme ça.
LA FEMME : Vous n’êtes pas comme eux. Et vous aviez oublié, mais pas volontairement. C’est pour ça que je ne vois rien, pour vous. Nuit et Brouillard sur votre mémoire.
L’HOMME : Vaut peut-être mieux.
LA FEMME : Je sais pourquoi ça a fini comme ça. Vous étiez un soldat du gène. Voilà pourquoi vous baisiez autant. Vous transmettiez la race. Et c’est pour ça qu’on vous a châtré. Vous aviez trahi.
L’HOMME : J’avais déserté. J’étais parti en courant. Nausées.
LA FEMME : Pendant qu’on me violait, qu’on me torturait. Vous n’avez pas supporté. Et vous êtes revenu, des années après.
L’HOMME : J’étais sans cesse attiré par cet endroit.
LA FEMME : (un temps) C’est vous qui les avez tués, n’est-ce pas ?
L’HOMME : Oui. J’avais rien à perdre. Enfin. Je croyais.
LA FEMME : Je vous demande pardon.
L’HOMME : Pourquoi ?
LA FEMME : Après ces deux, d’autres sont venus. Et je suis toujours en vie. Ma vie a eu un prix.
L’HOMME : Comment ça ?
LA FEMME : Je leur ai dit que je voyais toujours. Ils m’ont mise à l’épreuve. J’ai réussi, naturellement. Ils m’ont proposé un échange. Ma vie contre la votre. Et je leur ai dit où vous trouver.
L’homme ne dit rien. Il sort un révolver et le caresse.
LA FEMME : Vous allez me tuer, n’est-ce pas ?
L’HOMME : Non. Pourquoi je vous en voudrais ? J’étais là pour vous exterminer au départ. Vous n’auriez jamais pu savoir que je ne le ferais pas. Nous en avons assez perdu.
LA FEMME : Il y aura deux coups de feu.
L’HOMME : Il n’y aura rien.
Il se lève pose le révolver sur la table. Son attention est attirée par un bruit. Il cherche. Une boite à chaussures. Il rit doucement.
Vous devriez voir ce que je vois. Vous entendez ?
LA FEMME : Non, c’est quoi ?
L’HOMME : Une portée de rats, dans la boite à chaussures. Les nouveaux habitants prennent possession des lieux. La mère me regarde. Elle a peur. Mais elle ne bouge pas. Elle préfère rester avec ses petits. Ce regard de mère. Toujours le même. Quelle que soit la race. Vous avez eu ce regard ?
LA FEMME : Non.
L’HOMME : Pourquoi ?
LA FEMME : Jamais voulu. Je ne peux pas m’expliquer. J’aimais mon mari, pourtant, mais quelque chose en moi se refusait à donner la vie. Il en souffrait.
L’HOMME : Vous le plaignez, maintenant ?
LA FEMME : C’était avant. Avant qu’il n’ait la cervelle complètement pourrie. J’aurais pu supporter son ambition, son carriérisme politique. Il s’était compromis. Si seulement il avait gardé un semblant de dignité humaine. Mais il s’est fait prendre à son propre jeu.
L’HOMME : Vous auriez accepté ça par amour ?
LA FEMME : On ne choisit pas. Pensez à la jeune fille. Elle aurait sans doute préféré vivre.
L’HOMME : Ce n’est pas pareil.
LA FEMME : Si. C’est pareil. Implacablement. Nous, femelles de toutes espèces, choisissons d’accepter la fatalité du joug masculin. A cause de ce que nous croyons être l’amour. Pure connerie. C’est comme votre ratte. Elle nourrit sans doute une portée qui la dévorera avant de s’attaquer à nos orbites.
L’homme se lève et écrase la boite à chaussures.
L’HOMME : Ca n’arrivera pas. J’ai soulagé ses peines futures.
LA FEMME : Ca ne sert à rien. Il n’y a pas assez de bottes pour écraser toutes les boites à chaussures pleines de rats. Nous avons perdu le combat.
L’HOMME : Non ! Je viens de leur déclarer la guerre. Et je les boufferai tous. Nous les mangerons. Nous vivrons de leur chair.
LA FEMME : Leur chair vous empoisonnera. L’avantage de la race. En deux ans on compte des dizaines de générations de rats. Ils évoluent, pas nous. Ils deviendront incomestibles. Ils vous donneront la peste. Et ils finiront par vous bouffer.
L’HOMME : (donne un coup dans la boîte à chaussure et hurle) Non. Non. Non !
LA FEMME : Acceptez la défaite humaine. Nous avons eu notre tour. Regardez ce que nous avons fait. Il faut passer le relai. Leur laisser leur chance de tout détruire. Ou reconstruire.
On entend une sirène. Des avions, des explosions.
L’HOMME : Ca y est.
LA FEMME : Non, pas encore. Ce sont eux. Ils s’en vont. Ils capitulent. Et détruisent ce qu’ils peuvent avant de partir.
L’HOMME : Où vont-ils ?
LA FEMME : Ils ne savent pas. Ils espèrent trouver un lopin de terre verte où recommencer leur folie. Ils poseront leurs avions lorsque les réservoirs sont vides. Ils se croient forts. Ils peuvent faire plusieurs fois le tour de la terre. Mais ils ne trouveront rien. Certains seront abattus en plein vol. D’autres s’abîmeront dans les océans. Sur d’autres terres mortes. Certains reviendront sur leurs pas. Mais les rats seront là à les attendre.
L’HOMME : Arrêtez. Je ne veux plus savoir. (silence) Nous sommes seuls alors ?
LA FEMME : Non. Pas tout à fait. Mais presque. Il ne reste que les faibles et les éclopés. (changeant de ton) Ouvrez le sac. Et décrivez-moi votre trésor. Pour passer un peu de temps.
L’Homme vide le sac. Plusieurs objets en sortent. Des boites de conserve. Des boites en carton. Du matériel.
L’HOMME : Haricots blancs. Pois chiches.
LA FEMME : Quel ultime festin…
L’HOMME : Périmés, sans doute, depuis des années.
LA FEMME : Peu importe. Nous mourrons d’avoir mangé, pas de l’être. Quoi d’autre ?
L’HOMME : Des bougies. Des allumettes.
LA FEMME : Mein Kampf à la chandelle, c’est une idée du romantisme que je n’avais jamais eue, mais elle a bien du exister…
L’HOMME : De l’alcool.
LA FEMME : Il faut bien ça. Beaucoup, j’espère ?
L’HOMME : Assez, pour nous foutre le feu au ventre et à la tête.
Il secoue une boite.
LA FEMME : C’est quoi, ce bruit ?
L’HOMME : C’est cette boite en métal…
LA FEMME : Il y a quoi dedans ?
L’HOMME : Je ne sais pas. Elle est scellée.
LA FEMME : Alors ne l’ouvrez pas.
L’HOMME : Pourquoi pas ?
LA FEMME : On ne sait jamais.
L’HOMME : Je vous en prie. Je l’ouvre.
LA FEMME : (craignant une explosion) Non !