Jeudi 12 novembre 2009 4 12 /11 /Nov /2009 08:41

HOMME : C’était pas pour nous, encore.

FEMME : C’était où ?

HOMME : L’autre capitale. C’est fini pour eux. Pour nous aussi bientôt, le froid arrive. 

FEMME : Non. J’ai cette vision.

HOMME : Je croyais que vous ne voyiez plus rien ?

FEMME : Pour nous, pour moi. Pas pour les autres. Et puis je ne commande pas. Ca va, ça vient.

HOMME : Dites. Racontez votre image.

FEMME : De la neige sur les gravats. Le temps qui a passé. Puis, enfouie sous la terre une petite graine. Minuscule. Elle a dormi des générations. Elle change, se boursoufle, explose. Une microscopique liane verte fraye son chemin et perce le sol, indiquant aux autres graines d’en faire de même.

HOMME : La renaissance.

FEMME : Une ère nouvelle.

HOMME : Verrons-vous cela ?

FEMME : Non. Nous en serons l’engrais.

HOMME : J’aimerais voir ça, pourtant. Vous avez de la chance.

FEMME : Non. C’est cruel. Je sais que je ne vivrai jamais cet instant. Même en vivant mille ans, il ne me poussera pas d’autres yeux.

HOMME : Mille ans ?

FEMME : Cinquante ans, deux cents ans, mille ans, qu’est-ce que cela peut faire ? Nous serons morts, quoiqu’il advienne.

Craquements. Bruits de gravats.

HOMME : L’immeuble va finir par nous tomber sur la tête, nous devrions déménager.

FEMME : Non. Jamais je ne partirai d’ici. C’est chez moi. Je me suis battue pour garder cet endroit. Et je le ferai, jusqu’au bout.

HOMME : Soyez raisonnable. Votre maison n’existe plus. Elle est éventrée. Et si vous vous entêtez, elle sera notre tombe.

FEMME : Partez, alors !

HOMME : Je ne pars pas sans vous.

FEMME : Pourquoi ? Rien ne nous lie.

HOMME : Un an dans ces décombres, ce n’est pas assez ? Je vous ai protégée, nourrie.

FEMME : Je ne vous demandais rien. Vous avez prolongé ma souffrance. Il n’y a rien à espérer. Croyez-moi, je sais ce que je dis. Il vaut mieux pour nous qu’on en finisse vite, ça deviendra pire.

HOMME : Le quartier est à nous et il y a des endroits où nous serons en sécurité. Et je me débrouillerai toujours pour qu’on survive en attendant.

FEMME : Mais en attendant quoi ?

HOMME : Ca ne peut pas être comme ça partout. Il y a bien un endroit.

FEMME : Et quand bien même ? Vous croyez qu’on va venir vous chercher ?

HOMME : Peut-être. Il faut espérer.

FEMME : Il tombe de la neige, dehors, non ?

HOMME : Oui, et alors ?

FEMME : Nous sommes en hiver ?

HOMME : Bien sûr.

FEMME : Non, imbécile. Nous sommes en plein mois d’Août.

HOMME : Et alors ? Les saisons ont dû se dérégler.

FEMME : La nature ne change pas. C’est eux qui l’on pervertie. Bombe H. H pour Hiver. Et la neige, dehors, même si elle est blanche, elle est loin d’être pure. Elle nous ronge de l’intérieur. Elle nous pollue. Bientôt nous nous couvrirons de pustules et nous cracherons un magma noir. C’est à ça qu’elle ressemble en fait la neige H.

L’homme rit

FEMME : Vous trouvez ça drôle ?

HOMME : Oui. C’est à se pisser dessus. On va cracher du pétrole.

La femme se met à rire aussi.

FEMME : J’avais pas vu ça comme ça. On va cracher ce qui nous a menés à cette horreur. (un temps) Vous voyez que vous vous souvenez de choses.

HOMME : Vaguement. Des détails, de mon enfance. De ma vie d’avant, un peu. Puis la mémoire n’est vraiment claire que depuis un an. C’est comme si je m’étais réveillé devant votre porte.

FEMME : Je vois. Comment avez-vous appris ?

HOMME : Quoi ?

FEMME : L’art du détachement.

HOMME : C’est quoi, ça ?

FEMME : Vous ne savez pas de quoi je parle ?

HOMME : Pas la moindre idée.

FEMME : L’art d’oublier, sans vraiment le faire, pour ne pas parler sous la torture. Et ne pas se faire percer à jour par des gens comme moi.

HOMME : Je ne sais pas. J’ai dû oublier comment j’avais oublié.

FEMME : Ca revient. En parlant. Des déclencheurs. Les clefs qui ouvrent les tiroirs. Ca commence à revenir pour vous.  

HOMME : Oui. Des flashes. Quand les bombes explosent. La lumière fugace dans l’obscurité. Le passé s’éclaire, puis tout redevient obscur, impénétrable.

FEMME : Prenez garde à ce que votre passé ne vous explose pas à la figure. (long silence) Qui est cette jeune fille, qui vous obsède depuis tout-à l’heure ?

HOMME : Je ne sais pas, je l’ai connue, je crois. Bien. Très bien. Sans doute une fille avec qui je baisais.

FEMME : Je vous en prie. Si c’était le cas, vous auriez des dizaines de visages dans votre mémoire. Une armée de maîtresses défuntes. Mais ce n’est pas le cas.

HOMME : C’est quand j’ai parlé des yeux. Je l’ai vue. Je vais être malade.

Il est pris de violentes nausées. Rien ne sort de lui. Il est fauché, épuisé.

LA FEMME : Qu’est-ce que vous avez fait ? Qu’est-ce que vous avez fait ?

L’HOMME : C’est pas possible. C’est pas possible. Pourquoi j’ai fait ça ?

LA FEMME : Elle est encore en vous.

L’HOMME : (comme un fou, paniqué) Il faut qu’elle sorte. Aidez-moi à la sortir de moi. Il faut qu’elle parte.  Il sort un couteau et va pour s’ouvrir le ventre.

LA FEMME : Rangez cette lame. Vous n’y arriverez pas comme ça. Vous n’y arriverez pas, de toute manière. Vous ne voulez pas mourir. Pas encore.

L’HOMME : Comment ? Comment faire ?

LA FEMME : Débarrassez-vous de son souvenir. Rendez-le sonore. Le son tue les images. C’est comme ça qu’on fait avec les mauvais rêves.

L’HOMME : Je ne sais même plus son nom. On était bien ensemble. Je crois qu’on s’aimait. Je la retrouvais le soir, à l’ombre des peupliers.

Il parle à une jeune femme imaginaire.

Oui, je sais bien. On va partir, on va se marier.

Mais quoi, ton père. Ta famille ?

C’est moi ta famille. Mais que… Parle ! Qu’est-ce qu’il y a ?

LA FEMME : Coup de feu.

L’HOMME : Son regard étonné. Puis la souffrance. Je regarde au loin. Son père, derrière elle. Un moraliste. Il voulait faire d’elle une épouse. Il ne la savait plus vierge. Il m’a dit :

FEMME : « Garde-la, chien, maintenant, elle est toute à toi. »

HOMME : (silence) C’est étrange, la vie qui s’en va dans vos bras. Elle était devenue aussi molle qu’une poupée de chiffon. Pourtant si lourde, si lourde. Je l’ai traînée dans mon appartement. Je l’ai couchée sur le lit. J’ai attendu qu’elle se réveille. Mais elle ne se réveillait pas. Elle devenait pâle, grise. J’ai compris.

Il est fou de chagrin, de douleur, de dégoût.

LA FEMME : Ne vous arrêtez pas ! Ne vous arrêtez pas ! Sinon le chagrin vous étouffera.

L’HOMME : (tremblant, hurlant, pleurant : discours à la limite de la folie) J’ai. Pas. Voulu. Qu’elle. Pourrisse. Je. L’ai. Découpée. En. Morceaux. Et. Je. L’ai.

Nouvelles nausées, nouveaux pleurs.

LA FEMME : Dites-le.

L’HOMME : Je ne peux pas. Je ne peux pas.

LA FEMME : Un mot. Un mot et vous êtes libre. Dîtes-le.

L’HOMME : Je l’ai mangée.(silence, puis hurlement) Je l’ai bouffée, nom de Dieu. Je l’ai bouffée pour la garder. Je suis un monstre.

Silence pesant.

LA FEMME : C’est fini. C’est fini.

L’HOMME : Non. Vous ne comprenez pas. J’étais l’un d’eux. Les moralistes. J’étais un de leurs soldats. C’est comme ça que je l’ai rencontrée. Puis, je sais plus. Je sais pas pourquoi ça a fini comme ça.

LA FEMME : Vous n’êtes pas comme eux. Et vous aviez oublié, mais pas volontairement. C’est pour ça que je ne vois rien, pour vous. Nuit et Brouillard sur votre mémoire.

L’HOMME : Vaut peut-être mieux.

LA FEMME : Je sais pourquoi ça a fini comme ça. Vous étiez un soldat du gène. Voilà pourquoi vous baisiez autant. Vous transmettiez la race. Et c’est pour ça qu’on vous a châtré. Vous aviez trahi.

L’HOMME : J’avais déserté. J’étais parti en courant. Nausées.

LA FEMME : Pendant qu’on me violait, qu’on me torturait.  Vous n’avez pas supporté. Et vous êtes revenu, des années après.

L’HOMME : J’étais sans cesse attiré par cet endroit.

LA FEMME : (un temps) C’est vous qui les avez tués, n’est-ce pas ?

L’HOMME : Oui. J’avais rien à perdre. Enfin. Je croyais.

LA FEMME : Je vous demande pardon.

L’HOMME : Pourquoi ?

LA FEMME : Après ces deux, d’autres sont venus. Et je suis toujours en vie. Ma vie a eu un prix.

L’HOMME : Comment ça ?

LA FEMME : Je leur ai dit que je voyais toujours. Ils m’ont mise à l’épreuve. J’ai réussi, naturellement. Ils m’ont proposé un échange. Ma vie contre la votre. Et je leur ai dit où vous trouver.

L’homme ne dit rien. Il sort un révolver et le caresse.

LA FEMME : Vous allez me tuer, n’est-ce pas ?

L’HOMME : Non. Pourquoi je vous en voudrais ? J’étais là pour vous exterminer au départ. Vous n’auriez jamais pu savoir que je ne le ferais pas. Nous en avons assez perdu.

LA FEMME : Il y aura deux coups de feu.

L’HOMME : Il n’y aura rien.

Il se lève pose le révolver sur la table. Son attention est attirée par un bruit. Il cherche. Une boite à chaussures. Il rit doucement.

Vous devriez voir ce que je vois. Vous entendez ?

LA FEMME : Non, c’est quoi ?

L’HOMME : Une portée de rats, dans la boite à chaussures. Les nouveaux habitants prennent possession des lieux. La mère me regarde. Elle a peur. Mais elle ne bouge pas. Elle préfère rester avec ses petits. Ce regard de mère. Toujours le même. Quelle que soit la race. Vous avez eu ce regard ?

LA FEMME : Non.

L’HOMME : Pourquoi ?

LA FEMME : Jamais voulu. Je ne peux pas m’expliquer. J’aimais mon mari, pourtant, mais quelque chose en moi se refusait à donner la vie. Il en souffrait.

L’HOMME : Vous le plaignez, maintenant ?

LA FEMME : C’était avant. Avant qu’il n’ait la cervelle complètement pourrie. J’aurais pu supporter son ambition, son carriérisme politique. Il s’était compromis. Si seulement il avait gardé un semblant  de dignité humaine. Mais il s’est fait prendre à son propre jeu.

L’HOMME : Vous auriez accepté ça par amour ?

LA FEMME : On ne choisit pas. Pensez à la jeune fille. Elle aurait sans doute préféré vivre. 

L’HOMME : Ce n’est pas pareil.

LA FEMME : Si. C’est pareil. Implacablement. Nous, femelles de toutes espèces, choisissons d’accepter la fatalité du joug masculin. A cause de ce que nous croyons être l’amour. Pure connerie. C’est comme votre ratte. Elle nourrit sans doute une portée qui la dévorera avant de s’attaquer à nos orbites.

L’homme se lève et écrase la boite à chaussures.

L’HOMME : Ca n’arrivera pas. J’ai soulagé ses peines futures.

LA FEMME : Ca ne sert à rien. Il n’y a pas assez de bottes pour écraser toutes les boites à chaussures pleines de rats. Nous avons perdu le combat.

L’HOMME : Non ! Je viens de leur déclarer la guerre. Et je les boufferai tous. Nous les mangerons. Nous vivrons de leur chair.

LA FEMME : Leur chair vous empoisonnera. L’avantage de la race. En deux ans on compte des dizaines de générations de rats. Ils évoluent, pas nous. Ils deviendront incomestibles. Ils vous donneront la peste. Et ils finiront par vous bouffer.

L’HOMME : (donne un coup dans la boîte à chaussure et hurle) Non. Non. Non !

LA FEMME : Acceptez la défaite humaine. Nous avons eu notre tour. Regardez ce que nous avons fait. Il faut passer le relai. Leur laisser leur chance de tout détruire. Ou reconstruire.

On entend une sirène. Des avions, des explosions.

L’HOMME : Ca y est.

LA FEMME : Non, pas encore. Ce sont eux. Ils s’en vont. Ils capitulent. Et détruisent ce qu’ils peuvent avant de partir.

L’HOMME : Où vont-ils ?

LA FEMME : Ils ne savent pas. Ils espèrent trouver un lopin de terre verte où recommencer leur folie. Ils poseront leurs avions lorsque les réservoirs sont vides. Ils se croient forts. Ils peuvent faire plusieurs fois le tour de la terre. Mais ils ne trouveront rien. Certains seront abattus en plein vol. D’autres s’abîmeront dans les océans. Sur d’autres terres mortes. Certains reviendront sur leurs pas. Mais les rats seront là à les attendre.

L’HOMME : Arrêtez. Je ne veux plus savoir.  (silence) Nous sommes seuls alors ?

LA FEMME : Non. Pas tout à fait. Mais presque. Il ne reste que les faibles et les éclopés. (changeant de ton) Ouvrez le sac. Et décrivez-moi votre trésor. Pour passer un peu de temps.

L’Homme vide le sac. Plusieurs objets en sortent. Des boites de conserve. Des boites en carton. Du matériel.

L’HOMME : Haricots blancs. Pois chiches.

LA FEMME : Quel ultime festin…

L’HOMME : Périmés, sans doute, depuis des années.

LA FEMME : Peu importe. Nous mourrons d’avoir mangé, pas de l’être. Quoi d’autre ?

L’HOMME : Des bougies. Des allumettes.

LA FEMME : Mein Kampf à la chandelle, c’est une idée du romantisme que je n’avais jamais eue, mais elle a bien du exister…

L’HOMME : De l’alcool.

LA FEMME : Il faut bien ça. Beaucoup, j’espère ?

L’HOMME : Assez, pour nous foutre le feu au ventre et à la tête.

Il secoue une boite.

LA FEMME : C’est quoi, ce bruit ?

L’HOMME : C’est cette boite en métal…

LA FEMME : Il y a quoi dedans ?

L’HOMME : Je ne sais pas. Elle est scellée.

LA FEMME : Alors ne l’ouvrez pas.

L’HOMME : Pourquoi pas ?

LA FEMME : On ne sait jamais.

L’HOMME : Je vous en prie. Je l’ouvre.

LA FEMME : (craignant une explosion) Non !

 

Par Bourbon
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Vendredi 6 novembre 2009 5 06 /11 /Nov /2009 10:42
Prmeier volet du feuilleton théâtral du moment... Bonne lecture !

 

LE REGNE DES RATS

 

 

 

 

 

Un monde en guerre. Un monde en ruine. Un monde post moderne. Une ville sans nom. Une capitale sous le feu. Un appartement. Ce qu’il en reste. Sur un vieux fauteuil délabré, une femme, aveugle. En haillons. Une table. Une lampe à pétrole. Faible lumière.

Entre un homme. Soldat arlequin en para boots. Porte un sac.  Semble éreinté. Va s’asseoir dans le fauteuil et commence à le déballer. Elle va pour allumer la lampe.

 

HOMME : Qu’est ce que vous foutez, nom de Dieu ? Laissez cette lampe tranquille. Vous voulez nous faire tuer ? Pour ce que vous avez besoin de lumière, avec vos yeux crevés…

FEMME : C’était pour vous. Il grogne, puis silence. Vous apportez à manger ?

HOMME : Il n’y a plus rien.

FEMME : Bien sûr qu’il y a. Vous n’allez pas aux bons endroits.

HOMME : Il faut de l’argent dans ces endroits là.

FEMME : Et alors ? Trouvez-en.

HOMME : Il n’y a plus d’argent depuis longtemps. Vous en avez, vous ?

FEMME : Faites quelque chose. Vendez-vous. Travaillez. J’ai faim.

HOMME : Pourquoi ne le faites vous pas ?

FEMME : Pauvre idiot. Mes yeux. Et puis même.

HOMME : Même si vous voyiez, vous ne sortiriez pas…

FEMME : Non. Je ne peux pas. Pas sortir. Pas sortir d’ici. Sinon…

HOMME : Sinon ?

FEMME : Me tueraient. Prendraient tout. Tout ce qu’il me reste. Les salauds. Pas ma maison. C’est à moi

HOMME : Ils ne sont plus là.

FEMME : Si c’est pas eux ce sera d’autres.

HOMME : Silence, regarde devant lui. Vous savez pour votre mur…

FEMME : Quoi ?

HOMME : Le trou. Il est grand comme une porte. On voit dehors. Menaçant Vous avez pas envie de prendre l’air, un peu ?

FEMME : Je veux pas ! Je veux pas !

HOMME : Vous avez peur du noir ? Rire. C’est pas grave. Fait noir pour moi aussi, vous savez. Mais je vois quand même un peu. Voulez savoir quoi ? Hein ? (silence) Vous dites rien ? Je vais vous dire quand même : des ruines, que des ruines sur des kilomètres. C’est comme ça, partout. Plus rien ne tient debout. Rien.

FEMME : J’ai faim.

HOMME : Vous n’avez qu’à attraper un rat, ça vous fera de la viande.

FEMME : Vous êtes fou à lier, vous.

HOMME : Ca fait longtemps que j’en mange, moi, des rats. Il y en a à foison. Y a que ça. Au moins je n’ai pas faim et je ne me plains pas tout le temps, comme vous.

On entend une explosion et des tirs.

FEMME : Qu’est ce que c’est ? Ils reviennent. Ils vont venir. Ils vont me tuer, ils vont…

HOMME : Ta gueule. Ta gueule ou je t’étrangle. Et je te bouffe. Ca me changera des rats.

FEMME : Vous…

HOMME : Ta gueule. Plus tu cries, plus ils vont entendre. Et là ils viendront et je donne pas cher de ta peau. Ni de la mienne.

FEMME : Ils ne sont pas partis, alors, vous voyez bien.

HOMME : Il en reste, quelques uns. Des poches, par ci, par là. C’est pas les plus tendres. Ils se sentent pourchassés. Les résistants les débusquent. Et quand ils les trouvent, ça pète, ça braille, ça pisse le sang, la cervelle et les tripes. Partout. C’est dégueulasse. Mais c’est bien fait, bien fait pour leur gueule. Après ce qu’ils ont fait.

FEMME : Ce qu’ils nous ont fait ?

HOMME : Qu’ils crèvent, qu’ils crèvent comme des chiens !

FEMME : (long silence) Vous en avez tué, vous ?

HOMME : Non. Jamais.

FEMME : Menteur. Moi, oui. Et je m’en cache pas. Je m’en cache plus.

HOMME : Ah oui ?

FEMME : Oui.

HOMME : Quand ? Ca fait un an que je suis là. Et comment ?

FEMME : Vous ne me croyez pas ?

HOMME : Ca me paraît difficile. Dans votre état.

FEMME : J’ai pas toujours été comme ça. J’avais des yeux avant.

HOMME : Oui. Et moi des couilles. Mais c’est fini, tout ça.

FEMME : C’est ça qu’ils vous ont pris ?

HOMME : Oui. C’est ça qu’ils m’ont pris. Plus conforme. Je baisais trop n’importe comment. Je baisais avec tout ce qui bougeait. Grandes, petites, vieilles, grosses. Fécondes, stériles. Des mecs aussi, de temps en temps. J’adorais baiser. Mais toujours avec consentement. J’y pouvais rien j’étais comme ça. Dangereux, ils ont dit. Dangereux pour la morale. Et couic. Ils ont tout coupé. M’en ont laissé juste assez pour pas pisser accroupi. (silence, se caresse l’entrejambe) Et vous ?

FEMME : Moi j’ai vu ce que je ne devais pas  voir.

HOMME : Espionne ?

FEMME : Non.

HOMME : Bien sûr que non. Laissez-moi deviner. Fouineuse. Oui, vous avez bien une tête de fouineuse.

FEMME : Vous vous trompez.

HOMME : Quoi, alors ?

FEMME : Vous avez vu à l’entrée ?

HOMME : Quoi ?

FEMME : La plaque.

HOMME : Non. Il y a plus de plaque.

FEMME : Merde. Remarquez, tant mieux.

HOMME : Il y avait quoi sur la plaque ?

FEMME : Rien. Rien. Y avait rien.

HOMME : (grogne, va dans son sac, sort un morceau de pain, le passe sous son nez) T’as faim ? T’en veux ? (elle va pour l’attraper, mais il le retire) Si tu veux bouffer, dis-moi. Dis-moi ou je te laisse crever de faim. Crever de faim avec tes yeux crevés. Crevure.

FEMME : Non, non, ne me laissez pas !

HOMME : Parle, alors. T’as peur de quoi ? Que je le répète ? A qui ? Aux moralistes ? Aux résistants ? Même ceux là, ils pensent qu’on est devenus des monstres, nous autres les rescapés de la répression moraliste. Ils croient que nous avons choppé leur cancer. Quand ils nous choppent, tu sais ce qu’ils font ? Ils nous tirent une balle entre les deux yeux, au cas où. Alors tu vois…

FEMME : Pythonisse d’état. C’était ce qu’il y avait.

HOMME : Pytho… quoi ?

FEMME : Pythonisse d’état. La voyante du gouvernement.

HOMME : Merde. La voyante des moralistes ?

FEMME : Non, avant : le gouvernement du Nouvel Ordre Social. Des paranos. Tous. Ils voulaient savoir ce qui  leur arriverait. Je leur ai parlé des moralistes. Je leur ai dit : « Cette secte vous finira tous. Il faut la tuer dans l’œuf ». Mais trop d’intérêts économiques. Ils se faisaient graisser la patte par les religieux.  Ils m’ont dit : « C’est pas possible. On les tient. Par les couilles. S’ils bougent, on serre. On les domine. » Ils m’ont obligée à fermer ma gueule. Menacée. Si je continuais, ils m’enlèveraient la vue.

HOMME : C’est comme ça que ça vous est arrivé.

FEMME : Non, pas eux. Ils sont morts et bien morts. Comme j’avais dit. Il y en avait un qui revenait tout le temps. Il me demandait. « Dis-moi ce qui va se passer. Je t’en supplie, j’ai besoin de savoir. » Moi au début, j’osais pas.  « Pourquoi ? J’ai déjà dit tout ce que j’avais à dire. » Puis il me faisait les yeux doux. J’ai fini par céder. Je lui ai raconté. Il m’a promis qu’il ne répèterait pas. On s’est mariés. C’était une taupe. Un moraliste. C’est comme ça que je suis restée pythonisse d’état. Du nouvel état Religieux. Mais obscure, secrète. Il ne fallait pas que l’on sache. On brûlait les autres. Celles qui faisaient du commerce, en même temps que les livres des intellectuels et que les femmes adultères. Que vos couilles aussi, sans doute.

HOMME : Vous avez travaillé pour ces enfoirés, donc ! Je le savais bien que vous aviez une gueule de salope. Vous mériteriez que je vous foute dehors de votre cagibis et que je vous tonde, que je vous égorge et que je vous donne à bouffer aux rats !

FEMME : Vous le ferez pas. Je le sais.

HOMME : Vous voyez encore, malgré vos yeux crevés ?

FEMME : (rit) C’est ça qu’ils n’ont pas compris. Personne ne comprend d’ailleurs. Les cons. Ils étaient persuadés que mes yeux étaient la source de leurs ennuis. Mais on ne voit pas avec nos yeux.

HOMME : Et avec quoi ?

FEMME : Avec notre intelligence. S’ils l’avaient su, vous auriez retrouvé ma cervelle éparpillée sur le mur.

HOMME : Pourquoi ils vous ont crevé les yeux alors, si vous étiez l’une d’entre eux ?

FEMME : J’ai vu leur chute. Ils ne l’ont pas supporté. Mon mari…(s’interrompt, long silence)

HOMME : Quoi, votre mari ?

FEMME : C’est lui qui m’a dénoncée. Quand je l’ai mis en garde, il m’a battue. Il m’a traitée de pourriture. Il m’a dit que s’il arrivait quelque chose, ce serait ma faute. Si j’en reparlais, il règlerait mon compte. Il y avait des lois pour ça. Les nouvelles lois. Moi, j’ai tenu bon. Je l’aimais. Je voulais qu’il ouvre les yeux. Il a fait semblant, comme avant. Mais je l’ai vu. Il est allé les voir.  Il leur a dit que je recommençais mon cirque avec la résistance. Que je me servais de mes yeux et de mon cul pour leur donner des renseignements. Que je ne voyais rien, rien que mon intérêt.

HOMME : Et qu’ont il fait ?

FEMME : Ils lui ont donné le droit.

HOMME : Le droit ?

FEMME : Le droit marital de disposer de moi comme il l’entendait. La loi ancestrale. Le droit de vie et de mort. Je l’ai vu aussi. Je savais qu’il venait pour me tuer. Je savais comment. Je l’ai entendu entrer. Je n’avais rien pour me défendre. Tous les couteaux avaient disparu de la cuisine...

HOMME : Et comment avez-vous fait ?

FEMME : J’ai fait exactement ce dont il m’avait accusée. Je me suis servie de mon intelligence et de mon cul pour en finir avec lui.  (silence)  Il aimait faire ça avec moi. Je lui ai fait un repas. Je lui ai sorti le grand jeu. J’ai vu dans ses yeux qu’il mourrait d’envie de me sauter avant de m’égorger. Et je l’ai fait attendre. Je lui ai servi sa soupe à la mort aux rats. Il détestait les rats. Il y avait du poison partout. Il l’avait oublié. Il n’a rien vu venir. Je l’ai baisé jusqu’à ce qu’il commence à se sentir mal. Il a voulu arrêter. Il avait envie de vomir. Et moi je le regardais. J’avais encore plus envie de dégueuler. (silence) Il est crevé la tête dans les chiottes. C’est moi qui l’ai fini, avec un tisonnier. Son sang qui lui sortait de partout, même des oreilles. Puis la nuit je suis allé le balancer dans une décharge.

HOMME : Vous voyez que vous en avez, du courage.

FEMME : Vous pouvez le dire. Ce soir-là j’en ai eu plus que dans toute ma vie. Il ne m’en reste plus. Plus rien.

HOMME : Et vos yeux ? Comment ils en sont venus là ?

FEMME : Ils l’ont cherché, naturellement. Ils ont débarqué. Ils m’ont interrogée. Je leur ai dit que je ne savais pas où il se trouvait. Ils m’ont demandé de voir. Ils m’ont forcée. J’avais tellement peur que je ne disais que des conneries. Ils ont commencé à me torturer.  Je leur ai indiqué l’endroit où il était. Je leur ai dit qu’il avait été assassiné par la résistance. Je me demande encore comment j’ai pu leur mentir. Ils sont partis. Je me suis crue sauvée. Grosse erreur.

HOMME : Pourquoi ?

FEMME : Ils étaient persuadés que je n’étais pas étrangère à sa mort. Il leur avait parlé. Alors quand ils l’on retrouvé,  ils ont cru que je l’avais donné. Que j’étais de mèche. Le chef de la milice est venu une nuit pour se venger.

HOMME : (malaise) Ah oui ?

FEMME : Oui. Il était accompagné de deux jeunes officiers.

HOMME : (malaise grandissant) Vous les avez vus ?

FEMME : (temps) Pas eu le temps.

HOMME : Pourquoi ?

FEMME : Noir. Lumière dans les yeux. Bâillon. Bandeau. Torture, encore, pendant des heures. Pour me faire dire leur vérité.

HOMME : Qu’avez-vous dit ?

FEMME : J’ai tout avoué. Vous savez ce que ça fait, leur torture, non ? Vous dénonceriez votre mère pour que ça s’arrête. Vous avoueriez que vous êtes responsable de la peste et des famines. Je pensais qu’ils arrêteraient. (silence, on sent la douleur)  Non. Je ne pensais plus. Je voulais que ça s’arrête.

HOMME : Ils parlaient, pendant ? Ils ont dit quoi ?

FEMME : Dit ? Rien. Ils ne disaient rien. Silence. Les seuls sons que j’entendais étaient les cris qui me sortaient de la gorge. Et le bruit de leurs instruments, sur mon corps. Il y en a un qui a vomi. Un jeune qui est parti en courant. L’autre est resté avec le milicien. Son odeur, quand il m’a violée... Jamais je ne l’oublierai. Je pourrais reconnaître la physionomie de sa queue entre mille. Il est allé partout en moi, même dans les endroits les plus… improbables. Un porc. Un chien. Il me baisait pendant que l’autre m’a brûlé les yeux à l’acide. (silence) Et puis, le silence. Le noir. Pour toujours.

HOMME : Ils vous ont laissée là ? Sans terminer leur besogne ?

FEMME : Oui. J’ai eu de la chance. Il y a eu un tir de mortier. Le trou dans le mur. Un d’entre eux a été touché. Je l’ai entendu glapir. Le vieux. L’autre l’a pris et ils sont partis. Ils ont du crever dans la rue. Je ne sais pas, moi.

HOMME : Vous avez sans doute raison. Ils ont dû se faire prendre. Ont pourri empalés sur un piquet, les tripes qui leur tombaient sur les genoux.

FEMME : C’est drôle…

HOMME : Quoi donc ?

FEMME : C’est comme ça que j’ai vu leur mort.

HOMME : Alors ça veut dire que j’ai le don, moi aussi. (silence)

FEMME : Qui sait ?

HOMME : Non, je vois rien, moi. Mémoire vide. Plus de passé, alors l’avenir…

FEMME : Je pense que vous voyez clair, à votre manière…

HOMME : Et comment ? Ca marche qu’avec les femmes, vos conneries…

FEMME : Vous avez dû devenir intelligent quand on vous a coupé les couilles, alors.

HOMME : Ca doit être ça. (rit, puis silence, il est inquiet) Vous m’avez vu ? Avant que je vienne, je veux dire…

FEMME : Bien sûr.

HOMME : Pourquoi n’avez-vous pas fermé la porte ?

FEMME : Un, il n’y a plus de serrure depuis bien longtemps. Et quand bien même, vous l’auriez forcée. Deux, je savais que je n’avais rien à craindre de vous. Je savais que nous aurions besoin l’un de l’autre.

HOMME : Vous savez à quoi je ressemble ?

FEMME : Je pourrais vous dessiner jusqu’au moindre grain de beauté. Comme vous êtes maintenant, et comme vous étiez avant.

HOMME : (paniqué) Avant ? Vous savez tout, alors ?

FEMME : Non. Mais beaucoup de choses. Assez.

HOMME : Alors vous pouvez me dire ce que j’ai fait.

FEMME : Quand ?

HOMME : Avant d’arriver.

FEMME : Bien sûr. Je ne vous aurais pas demandé à manger sinon.

HOMME : Je ne parle pas de ça. Je parle d’avant, encore. D’il y a longtemps.

FEMME : Non. Là, je ne vois rien. Mais pour aujourd’hui,  je voulais que vous vous sentiez coupable, un peu.

HOMME : A quoi bon ? L’ordre moraliste est mort. Et la morale, elle est morte bien avant lui. Dehors, c’est le chaos. L’an 1 de l’apocalypse.

FEMME : Les compteurs à zéro. Tout est rasé. On attend que l’herbe pousse de nouveau, pour couvrir notre honte. (temps) Vous avez un couteau  pour couper ce vieux pain rassis ?

HOMME :  Pas la peine. On va le rompre. Et le tremper dans du café.

FEMME : Vous avez du café aussi ?

HOMME : Non, mais vous vous en avez fait. Je le sens.

FEMME : Alors vous savez où il se trouve. Allez le chercher, et faites nous une soupe.

Il sort et revient avec deux gobelets en fer blanc pleins de liquide. Il met le pain dedans, remue avec une cuillère et lui met le gobelet dans la main. Et avale goulûment. Mange salement comme quelqu’un d’affamé.

HOMME : Mais, pas  si vite vous allez vous étouffer. Vous êtes dégueulasse.

FEMME : Pardon. A force de vivre dans le noir, j’ai l’impression que plus personne ne me regarde. (ils mangent, silence) Vous l’avez fait souffrir ?

HOMME : Qui ça ?

FEMME : L’homme à qui vous avez volé le pain.

HOMME : Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?

FEMME : Je veux savoir.

HOMME : Vous l’avez pas vu, avec votre intelligence ?

FEMME : Je veux vous l’entendre dire. Je veux que vous me racontiez. Dans les moindres détails. Vous irez mieux après. Ca vous ronge, ça je le sens. Parlez. Débarrassez-vous-en.

HOMME : Pourquoi ? J’aurai beau le répéter mille fois, ça ne changera rien.

FEMME : Vous croyez ? Dites-moi.

HOMME : Je l’ai trouvé dans la rue. A la manière dont il me reluquait, j’ai compris que c’était un vicieux, comme ceux qu’on empalait, avant, sur la place publique. Un pieu dans le derrière.

FEMME : Comment avez-vous su ?

HOMME : J’ai baisé beaucoup, je vous ai dit. Et ceux-là je les connais. Enfin. Je suis allé vers lui. Je lui ai dit : « Tu veux ? » Il m’a dit « C’est combien ? » Je lui ai dit : « Qu’est-ce que t’as ? ». Il a ouvert son sac. Il y avait plein de trucs à l’intérieur. De la nourriture, pour deux semaines. Il a sorti une boîte de corned beef. J’ai dit : « Okay. On va où ? » Il m’a montré une arrière boutique. On s’y est cachés. Il a même pas eu le temps de dégainer son appareil, je lui ai tordu le cou. Ca a fait « crac », comme du vieux bois. Il est devenu tout mou. Il avait l’air étonné. Cet air… Ca m’a rappelé quelque chose, mais je sais pas quoi.

FEMME : Quel air ? Quoi ? Parlez et vous saurez.

HOMME : L’air d’un con. Il y a rien à dire. Rien de plus. J’ai pris le sac et je suis parti.

FEMME : Il ne s’est pas vu mourir. Pourquoi vous en voulez vous autant ?

HOMME : Parce que je me suis comporté comme un salaud. Je l’ai tué comme ça. Parce qu’il était ce qu’il était et qu’il avait ce sac plein de bouffe.

FEMME : Vous savez comment il l’avait obtenu, ce sac ?

HOMME : Marché noir, je suppose.

FEMME : Non.

HOMME : Vous savez, vous ?

FEMME : Oui

HOMME : C’est important que je l’apprenne ?

FEMME : Oui. Vous vous sentirez plus léger. Regardez-vous, vos épaules et votre dos se voutent. C’est pas sain.

HOMME : Le poids du monde.

FEMME : Voilà. Au moins vous vous rappelez des choses qui étaient écrites dans les livres, avant les bûchers.

HOMME : Ben ouais. J’ai été à l’école. Allez, dites moi, alors, pour alléger ma charge.

FEMME : C’était un espion.

HOMME : Vous délirez. Ils sont hors d’état de nuire. C’est l’anarchie, dehors. Plus de gouvernement.

FEMME : Ils espèrent. Alors, ils continuent leur machine de guerre, même s’ils n’ont plus le pouvoir. Des cons. Des cons doublés de monstres. Incapables de se dire qu’il faut cesser, qu’ils ont fait fausse route. Certains se sont organisés en bandes et continuent leurs petites opérations, comme si de rien n’était. Passez moi le sac. (il tarde) Passez moi ce foutu sac je vous dis. (il s’exécute) (Elle tâte le sac, s’arrête, elle a une vision) Celui qui avait le sac était un débusqueur. Il attire avec ses victuailles. Il les offre contre du sexe, des armes ou des renseignements et il tue. (Elle jette le sac) Vous avez été étonnamment rapide et lui étonnamment con.

HOMME : Moi je crois qu’il devait vouloir s’en payer une tranche avant de faire sa sale besogne. Joindre l’utile à l’agréable. Se vider. Ca je peux le comprendre. Je l’ai compris. C’est pour ça que je l’ai eu.

FEMME : (réfléchit) Où avez-vous appris à tuer aussi vite ? Ca je ne le vois pas.

HOMME : Je sais pas. Survie. Pas le choix. On apprend vite. Je me suis dit : c’est le rat. Toi t’es le serpent. Le cobra. Tu l’hypnotises. Et crac.

FEMME : Oui. Sans doute. (autre vision)  Il était seul ?

HOMME : Oui, sinon…

FEMME : Pas sûr.

HOMME : Qu’est ce que vous voulez dire ?

FEMME : Qu’à l’heure qu’il est, il y en a peut-être un, ou deux, ou plus, qui sont sur le chemin pour nous dégommer.

HOMME : Qu’est-ce que vous dîtes ?

FEMME : La vérité. Vous avez tué pour de la nourriture. Ca veut dire que vous n’êtes pas seul. C’est vous le rat, maintenant. Je les vois, ils ont suivi votre trace, jusqu’à notre petit terrier. Des limiers. Mais là je vois plus rien. C’est pas bon.

L’homme va voir discrètement la rue par le trou béant.

HOMME : Merde. (se met à rire)  Ils étaient deux, vous dites?

FEMME : Oui. Un, grand manteau noir, et sweat-shirt gris. L’autre, avec un Jeans et des baskets très blanches.

HOMME : Ils sont en bas.

FEMME : Planquez-vous. Planquez-vous nom de Dieu. Je veux pas que ça recommence.

HOMME : Rien à craindre.

FEMME : Pourquoi ?

HOMME : Les coups de feu, tout à l’heure. C’était pour eux. Ils sont raides, dans la rue. Enfin, ce qu’il en reste, ils ont pas été tendres. Et les rats les ont à moitié bouffés.

FEMME : C’est pour ça que je ne les voyais plus.

HOMME : Ouais. Ils ont du bouffer leurs yeux en premier. Ils adorent ça les yeux, les rats, non ? Ca doit être comme des friandises. Ca croque et ça gicle comme un gros raisin.

Il a la nausée.

FEMME : Arrêtez de dire des horreurs pareilles, vous allez finir par nous faire vomir notre repas.

HOMME : Pardon. (silence)  Ca marche pour de vrai, votre don ?

FEMME : Bien sûr. Vous croyez que j’invente ?

HOMME : Les comme vous, on les paie pour entendre ce qu’on veut. On se rassure. C’est du flan.

FEMME : Vous voulez que je vous raconte votre vie ?

HOMME : Trop facile.

FEMME : Pourquoi ?

HOMME : Depuis le temps. On parle, vous avez pu tricoter mon histoire des dizaines de fois.

FEMME : Vous n’êtes pas très causant. Je vous donnerai des détails, vous verrez bien. Et je vous dirai l’avenir.

HOMME : On verra bien. Allez-y.

FEMME : C’était une jolie maison de l’autre côté de la ville. Quand il y avait encore une ville. Près de la rivière. Quartier pavillonnaire. Deus énormes rosiers blancs dans le jardin. Une cabane, qui vous terrifiait. On vous y enfermait pour vous punir. Parents un peu stricts, mais qui vous aimaient.

HOMME : Faux.

FEMME : Ils vous aimaient. C’est vous qui vous comportiez comme une ordure. Avouez-le.

HOMME : C’est vrai.

FEMME : Des études. Pas brillantes, mais vous vous mainteniez. Moyen. Ne pas sortir du lot. Ne pas se faire remarquer. Vous avez fini par travailler. Des fils, tant de fils. Ca parle, toutes les langues. La téléphonie. C’est bien. Si jeune et déjà vous gagnez bien votre vie. Vous vous découvrez une passion. Ecouter les autres.

HOMME : (souvenirs douloureux physiquement. Mal de tête) Taisez-vous.

FEMME : On vous paie grassement pour écouter.

HOMME : Taisez-vous !

FEMME : Et vous partez ?

HOMME : Oui.

FEMME : Peur ?

HOMME : Mauvaise conscience.

FEMME : Je croyais que ça n’existait plus.

HOMME : En ce temps là, oui, encore. Passez le chaos. Passez le présent.

FEMME : Peur ?

HOMME : Non, mais je le prends en pleine gueule à chaque seconde, pas besoin de me l’entendre décrire.

FEMME : L’avenir, donc…

HOMME : Oui.

FEMME : Le même pavillon. Reconstruit à l’identique. Plus de cabane. De nouveaux rosiers. Des enfants, qui jouent. Une femme qui vous tient la main.

HOMME : Pas possible.

FEMME : Pourquoi ?

HOMME : Vous avez oublié ? Couic. Vous voyez que vous essayez de ne raconter que ce que l’on veut entendre.

FEMME : C’était  là votre rêve, non ?

HOMME : Comment le savez vous ?

FEMME : Je vois les rêves aussi. Je peux même vous dire que c’est ce qui se serait produit si rien de tout cela n’était arrivé. Votre vie était toute tracée.

HOMME : Et maintenant ?

FEMME : Quoi maintenant ?

HOMME : L’avenir. Mon avenir ?

FEMME : Vous ne savez pas ?

HOMME : Non, si je vous demande…

FEMME : Il n’y a plus d’avenir. Le temps s’est arrêté. On stagne.

HOMME : Qu’est ce que vous voulez dire ? On va rester comme ça tout le temps ? Sans mourir, pour l’éternité ?

FEMME : Non. Il n’y a plus d’éternité, non plus. Vous mourrez. Moi aussi. Mais cela peut arriver maintenant comme dans dix ans. Plus rien n’est écrit. Les livres ont tous brûlé.

HOMME : Vous mentez.

FEMME : Peut-être. Peut-être que je ne veux plus rien voir, non plus. Noir devant les yeux, noir dans le cœur.

HOMME : Il y a encore des livres. J’en ai trouvé.

FEMME : Où ça ?

HOMME : Dans le sac du débusqueur. Il y en avait trois. Dont un vieux qui parlait de races.

FEMME : Couverture rouge sang, écrit en gothique ?

HOMME : Oui.

FEMME : Celui-là a tué. Des millions. Mais moins que maintenant.

HOMME : Alors il faudrait le brûler, aussi.

FEMME : Non. Au contraire. Il faut le garder. Et apprendre.

HOMME : Vous croyez qu’on n’a pas assez appris ?

FEMME : On oubliera. Et on recommencera. Jusqu’à la fin des fins. Il n’y aura plus de guerre entre les hommes quand il n’y aura plus d’hommes.

HOMME : Le règne des rats…

FEMME : Oui. Le règne des rats. Et ceux-là aussi, qui sait, finiront par s’entredévorer.


Explosion lointaine. L’homme regarde au dehors. Soudaine impression de noir et de froid.

Par Bourbon
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Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /Nov /2009 15:54

Bientôt, le premier épisode du premier feuilleton théâtral de ce blog...
Le Règne des Rats...
Qu'on se le dise...

Par Bourbon
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Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /Nov /2009 15:36
Si vous vous demandez de quel Cap je parle, il ne s'agit pas du nez de Cyrano, ni du Ferret d'Obispo mais un Cap qui fut bien tristement connu jadis. Capetown, Kaapstadt, La ville du Cap en Afrique du Sud.
Que dire? Une ville d'europe africaine au bout du continent, blanche et emmailottée par une montagne qui se drappe d'un nuage blanc quand le vent (violent) va souffler. Des maisons victoriennes, edwardiennes, blanches en bois, avec de beaux frontons en pierre. Des allées bien nettes, des cafés autour d'une place qui rappelle la provence. Et des plages... Sublimes. Vous les avez vues, elles sont régulièrement prises en photos par les publicistes.
Le paradis.
Oui
Si on veut
Le paradis a son enfer.
L'enfer du Cap, c'est son histoire.
Ségrégation. Blancs in, noirs out.
Pas de droit de cité si t'es coloré. Rentre dans ta cabanne à 30 minutes de là en voiture si t'as de la chance, des heures si t'es le plus fauché des fauchés.
Oui mais ça, c'était avant.
Avant quoi?
1994, l'avènement de la démocratie. La fin de l'horreur raciste.
Alors oui, on peut se mélanger s'asseoir sur les mêmes bancs, aller dans les mêmes restaurants. Et c'est bien. Et travailler aussi. Mais.
Car il y a toujours un mais...
Qu'est ce qu'on fait quand on est toujours le plus fauché des fauchés?
On prend, le bus, le train le taxibus depuis son quartier de baraques en planches. Le ghetto. Et on vient voir les lumières de la ville. Les lumières sont encore très blanches, alors on boit ou on se drogue pour oublier. Retour au quartier, violence, ça recommence.
Que je vous dise encore, ça n'a pas toujours été comme ça. Il y avait un quartier mixte avant 1948. Eh oui, changez les deux derniers chiffres et on est chez Big Brother. Le district 6, ça s'appelait.
Trop black, on l'a rasé. Il n'en reste rien.
De l'herbe, en plein centre ville. Ground zero du racisme.
On se souvient, on veut le pardon.
Le peuple veut que ça s'arrange. Le peuple a-t-il voulu que les choses soient comme ça?
Je ne sais pas.
Le vilain dans l'histoire ?
Le frick le cash, les pépettes. Si t'en as pas, c'est le township. Voilà. Dommage.
Mais ça s'arrangera.
ESPOIR
Que le paradis soit au couleurs du peuple. Avec ses saveurs, ses odeurs, ses langues et ses cultures. C'est tout le mal que je lui souhaite.
A la question, "Y reviendras tu?"
Je réponds : Yes !
Par Bourbon
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Samedi 24 octobre 2009 6 24 /10 /Oct /2009 15:39
Nos amis gris, blancs, ou noirs, parfois multicolores... Ils nous font peur, ou nous fascinent. Lisez Camus ou regardez les Gothiques, Punks et autres adolescents rebelles fans de hard metal...
Les rats dont je vais vous parler, eux, survivent, et sont sur le point de prendre de contrôle du monde, après l'apocalypse nucléaire...
No future ?
Un peu, mon côté Punk Gothique ado attardé peut-être...
Mais mes histoires finissent toujours... bien? (pas variment) mal (on peut imaginer pire...)
ALORS QUOI ???
Quoi?
OUI , QUOI ???
Lisez "Le règne des rats"
Ou mieux encore, venez voir...
Du 16 au 23 décembre 2009 au Théâtre de Poche à Toulouse...
Bientôt des images et teasers...
Frissonnez!
Par Bourbon
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Samedi 24 octobre 2009 6 24 /10 /Oct /2009 15:34
Puisqu'il n'est pas de saisons de là où je vous écris. Equateur, equation égalitaire du temps qu'il fait et qui passe...
Du nouveau donc sur ce blog.
Des billets, des extraits
De la lecture, quoi !
Si ça vous plait, redemandez-en, ils sont tous à consommer sans modération!
Par Bourbon
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